Décoration du NightJet Paris Vienne

La photo est sortie sur LinkedIn quelques jours avant la première circulation du train de nuit Paris <> Vienne. La BR185.552, prévue pour assurer la traction du train « inaugural », a revêtu une livrée spéciale pour l’occasion.

Photo Mehdi REKEB (via LinkedIn)

La livrée de la machine réelle reste relativement simple : des éléments Carmillon et un large bandeau publicitaire sur les flancs, pour promouvoir simplement le train de nuit. L’occasion de vous dévoiler quelques concepts, et l’analyse qui va avec chaque motif…

L’idée principale, « Carmillon » et « nuit »

A chaque livrée, ses concepts, et une ligne directrice. Pour être « artistiquement » réussie, une livrée doit évoquer quelque chose de façon plus ou moins abstraite en fonction de ce que l’on veut provoquer, pour permettre soit de véhiculer un message clair et précis, soit au contraire, de façon moins figurative pour laisser l’imaginaire de chacun vagabonder et se perdre à imaginer ce qu’elle peut représenter.

C’est là que je distingue une « livrée » d’une « publicité ». Une livrée est, pour moi, un ensemble graphique cohérent, un « bloc » travaillé et réfléchi avec des éléments indissociables (d’un point de vue graphique) pour évoquer et transmettre une idée, un message. Une publicité est quelque chose de beaucoup plus terre-à-terre, purement marketing, ayant pour but de vendre un produit sans fioriture, de manière plus « frontale » et « agressive », et au fond, sans chercher à être particulièrement beau, du moment que le message passe…

Dans mon cas, j’essaie plutôt de raisonner en livrées, donc en ensembles cohérents et plus symboliques, voire abstraits. Pour cela, il faut établir la ligne directrice qui servira à la création. On doit se créer une sorte de cahier des charges.

Si l’on analyse rapidement ce train, on y trouve deux composantes : le train en lui-même : le NightJet, et SNCF, qui en a la charge sur le territoire français.

Concernant le train en lui-même, il est constitué de voitures NightJet, qui ne sont pas propriété de SNCF. La marque NightJet n’est pas non plus une marque SNCF. Difficile donc de mettre en avant ce point particulier. En revanche, il va falloir creuser sur la symbolique et ce qui traduit le train de nuit : la nuit, les étoiles, le parcours…

Du côté de SNCF, la symbolique est peut-être un peu plus forte. Ni le train, ni la marque NightJet, ni même la locomotive, ne lui appartiennent. La machine est louée au loueur MRCE, et aborde donc la livrée de son propriétaire, entièrement noire. Or, le fait que SNCF soit partie prenante d’un projet comme la mise en circulation d’un train comme celui-ci, est quelque chose d’assez unique et fort pour être souligné ces temps-ci. Il faut donc que visuellement, on puisse immédiatement associer SNCF à ce train, même avec une machine qui n’en porte aucune couleur de base.

Mes deux mots d’ordre sont donc « Carmillon » et « nuit ».

Evoquer la nuit

Qu’est-ce que c’est, la nuit ? C’est un ciel bleu foncé, ou noir, des étoiles, des constellations qui apparaissent, parfois de belles couleurs au gré des villes traversées, ou selon les latitudes, d’aurores boréales. Il faut en plus que tout cela soit doux, et incite à la détente pour trouver le sommeil.

L’idée ne vient pas de moi, mais je suis parti d’images de nébuleuses qui, après un rapide coup d’oeil, avaient des colorations roses, voire presque rouges, se fondant dans le noir de la nuit, avec de nombreuses étoiles de toutes tailles.

Une nébuleuse, qui a inspiré le premier concept de décoration, une fois ses éléments stylisés. Source

De là à y voir une sorte de dégradé de couleurs, s’apparentant vaguement au Carmillon, il n’y a qu’un pas. En plus, le côté « fondu vers le noir » me donne une transition parfaite avec la teinte de base de la machine. En stylisant tout cela un peu, j’imagine les étoiles prenant la forme du logo SNCF, de différentes tailles et teintes du blanc au gris, pour apporter un peu de profondeur à l’ensemble.

J’associe d’ailleurs à cette machine, les logos SNCF et le dernier slogan en date « Pour nous tous », que j’associe comme un symbole à ce train de nuit qui a pour but de relier les pays et les peuples européens.

Directement dérivée cette première idée, j’inverse simplement le principe des couleurs, pour disperser des étoiles de couleur sur le fond noir. La reprise des couleurs de la nébuleuse donnait malheureusement trop un côté « disco ». J’ai donc préféré des nuances de bleu, du violet au turquoise.

Toujours dérivée du premier concept, cette troisième proposition, où j’ai simplement masqué la nébuleuse pour garder un côté « nuages », en nuances de gris et de blanc.


Je change ensuite de visuel, mais reste la tête dans les étoiles. Je pense ce motif en particulier comme un « photocall ». Ma réflexion est de croire que ce train inaugural devait avoir une couverture médiatique importante, et j’imaginais très bien officiels et dirigeants du monde ferroviaire, prendre la parole et la pose à l’arrivée du train à Paris, devant la locomotive. L’élément central doit donc être le logo SNCF, prenant place sur un fond de ciel étoilé. Deux étoiles filantes y sont également disposées, comme pour couvrir ce train de bonnes ondes, ou comme s’il était le symbole de la chance qui tourne pour les trains de nuit, une sorte de voeu de renouveau exaucé après une longue période de déclin. Ceux qui se prendraient en photo ou seraient vus devant cette machine, sous ces étoiles filantes, pourraient ainsi croire en la « bonne étoile » de ce train pour SNCF. Tout cela est très symbolique, mais je trouve cette connotation très positive et bienveillante, instaurant un climat rassurant et apaisant, surtout pour un train dans lequel il n’est pas toujours aisé pour tout le monde de trouver le sommeil. Le fond du ciel est principalement noir, mais est aussi relevé de quelques notes plus exotiques de bleu et de vert, comme une évocation d’un rare phénomène d’aurore boréale. Au final, la combinaison d’aurore boréale et d’étoiles filantes créerait ainsi une bulle très positive autour de l’arrivée de ce train.


Dernière idée tournée vers le ciel, cette reproduction de constellations actuelles, disposées sur la machine comme des villes que le train relierait. Ce train serait donc le trait d’union entre les étoiles qui symbolisent les villes européennes, qui donnerait non pas forme aux figures connues des constellations, mais qui viendrait dessiner une offre de transport cohérente et unifiée en partenariat entre plusieurs pays. L’ensemble est beaucoup plus stylisé, bien que conforme à une vraie carte du ciel. En se rapprochant de la machine, des centaines d’étoiles plus petites apparaissent et ponctuent le ciel non plus uni, mais légèrement dégradé, du noir en bas de caisse, vers un bleu orienté vers le ciel comme pour inciter à lever les yeux.

Enfin, dernière esquisse, non plus tournée vers le ciel ou la nuit, mais vers CE train de nuit plus spécifiquement, puisque ce motif consiste à assembler le nom de toutes les villes desservies par ce train pour relier Paris à Vienne, sans imposer de sens de lecture, donc de sens de circulation au train. Chaque ville peut être lue indépendamment, ou en enchaînant la desserte, de Paris à Vienne ou de Vienne à Paris. Le tout est beaucoup plus graphique, à base de textes, mais voulu néanmoins léger en n’ayant pour texte plein que les deux villes terminus du trajet. Certains pourront voir dans les noms des villes intermédiaires, uniquement en contours, une sorte de maillage entre les lettres des différentes villes, comme le maillage ferroviaire des pays traversés, qui relient les capitales française et autrichienne.

Identité Carmillon

L’identité SNCF, sur ses trains, passe surtout par la pose de logos, et la mise aux couleurs de l’entreprise. Autrement dit, il faut que cette machine se pare de quelques motifs Carmillon, pour que l’image SNCF y soit immédiatement raccrochée.

Là, la tâche s’annonce plus difficile. Aucune machine de ce type n’existe en livrée Carmillon. Et il existe autant de variantes de la livrée institutionnelle des machines voyageurs, que de séries. La première idée qui vient en tête est de s’inspirer des machines françaises les plus proches visuellement des Traxx, pour en copier la livrée. Avec ses pans chanfreinés, la Traxx a un petit air de famille avec les BB26000… Ces machines arborent la livrée Carmillon, et placent ce dégradé sur l’intégralité du chanfrein, au niveau du nez.

BB26040 Carmillon à Paris Austerlitz (photo personnelle).

L’avantage, c’est que la BR185 MRCE a déjà la face avant noire, et que cela correspond parfaitement à la livrée Carmillon.

L’ennui, c’est que ce pan incliné est beaucoup plus grand sur les Traxx que sur les Sybic…

BR185 MRCE à Paris-Est (photo personnelle).

Donc si l’on passe toute cette surface en Carmillon, l’ensemble serait très lourd visuellement, très « mastoc », et pas franchement élégant. Alors que faire ?

Pour être réussie, une livrée doit normalement suivre les lignes naturelles d’un engin. Mais en ne faisant que cela, on retombe dans le cas des bandes Carmillon très fortes, et pas forcément très esthétiques ni élégantes.

L’autre idée est donc de se servir de certaines lignes naturelles de l’engin pour en redéfinir d’autres contours, et, comme en maquillage, définir des lignes différentes, plus flatteuses, sans dénaturer le support d’origine, mais au contraire, en s’appuyant dessus.

Ce sont donc plusieurs variantes de bandes Carmillon qui me viennent en tête (sans jeu de mots), l’avantage étant que quasiment toutes peuvent s’associer aux six motifs latéraux vus plus haut.

La première idée qui me vient est sans doute la plus travaillée. Elle consiste à adoucir l’effet « total look Carmillon » en limitant la bande à une forme arrondie vers l’intérieur de la caisse. On redessine ainsi la zone intérieure de la machine, pour quelque chose de très rond, très doux, qui englobe le motif latéral à la manière d’une bulle protectrice. De face, les courbes affinent la caisse à l’approche du châssis, et du niveau du rail, comme pour avoir deux bandes fines qui prolongent les rails.

Seconde idée, qui utilise le pan incliné comme pour y serpenter, pour dessiner une ligne stylisée, toutefois sans coller aux bords de la zone. Une ligne fine aux extrémités, et évasée au milieu, pour redessiner en simplifiant, le nez de la locomotive, tel un unique coup de crayon macroscopique. De face, on retrouve l’esprit des bandes sur TGV.

Enfin, deux dernières esquisses, beaucoup plus simples et très proches l’une de l’autre, consistant en un bandeau Carmillon d’épaisseur constante, tantôt le long du bord haut la machine, tantôt du bord bas. Je suis moins « emballé » par ces visions beaucoup plus classiques, mais parfois la simplicité séduit plus qu’une version élaborée.

Au final, cela permet de faire 24 variantes de livrées, pour avoir quelque chose de cohérent et intégré à la machine, tout en mettant en avant l’image SNCF et en tirant profit de la base noire de la locomotive qui, je trouve, se prête à merveille à un support nocturne ou évoquant la nuit. Ce serait tellement dommage de laisser cela passer au profit d’un motif blanc !

L’ensemble des combinaisons possibles avec les motifs compatibles. Cliquez sur l’image pour afficher en grand.

Pour équilibrer la dose de Carmillon, j’ai choisi de ne pas disposer de bande horizontale au centre du flanc de la locomotive sur toutes les configurations, soit en fonction des bandes de nez, soit du motif qui aurait été en partie rogné.

Au final…?

Au final, on ne sera pas sans trouver un certain lien de parenté entre les premières bandes Carmillon et la machine réelle qui arbore un mélange des deux premiers dessins, en retombant néanmoins vers la cabine, au lieu de s’élever vers la toiture. Dommage, la découpe de profil ne semble pas naturelle, et aucun contour ne suit les courbes réelles de la machine. De face, le rendu est quasi identique aux bandes que je présente ici, à la différence près d’une extrémité basse en « pointe » et non continue vers les files de rails. Je suis néanmoins très heureux de voir que SNCF a fait le choix d’une forme plus travaillée, mais plus fine et évitant d’obtenir une face avant entièrement Carmillon, en dessinant à la machine, des formes légèrement plus élégantes.

Le motif central, en revanche, est aux antipodes d’une livrée globale, mais s’apparente plutôt à un affichage publicitaire, ce qui mélange deux concepts, deux approches, et me perturbe un peu. Comme s’il avait fallu faire cohabiter deux dynamiques artistiques différentes. C’est sans doute un parti pris, mais je trouve dommage que son fond blanc ne tire pas profit du fond noir de la machine, qui permettait pourtant de faire ressortir certaines teintes (notamment le Carmillon, qui est du plus bel effet !) et de mettre en valeur un motif intégré à la locomotive. Toujours est-il que cela ne s’apparente pas à mon sens à une livrée globale, mais à des bandes carmillon entourant une publicité. Ce n’est pas bien ou mal, je n’ai aucun avis à donner, ce n’est juste pas la direction que j’ai prise. Donc tout se défend !

En revanche, je ne suis pas fan du tout d’y apposer un texte, qui plus est en français. La machine étant amenée à sortir de nos frontières, je trouve dommage de ne pas utiliser le langage universel du visuel pour faire passer le message. Mais cela n’engage que moi. Cela restreint la compréhension du message aux francophones, voire même au seul territoire français. Dommage pour une SNCF qui aurait pu profiter de l’occasion pour rayonner un peu plus à l’international (et dans notre cas, en Allemagne).

Aussi, le message « Endormez-vous à Paris, réveillez-vous à Vienne » tape un peu à côté selon moi, puisque le train inaugural s’est élancé de l’Autriche vers la France. Donc les voyageurs se sont endormis à Vienne et réveillés à Paris, et non l’inverse. Dommage…

Autre chose, lié à l’utilisation du grand motif sur les flancs : la présence de 2 logos SNCF très proches, lourde visuellement et qui, selon moi, renforce l’effet « panneau publicitaire ».

Bref, en résumé, la face avant de la machine semble « sauvée » même si certaines lignes des bandes frontales Carmillon sont assez…surprenantes. Au final, les contours des bandes frontales ne suivent en grande partie pas les arrêtes de la machine, et certains élans de découpes me semblent plutôt hasardeux voire expérimentaux. Cela reste néanmoins le plus flatteur à mon sens, surtout sur ce fond noir qui donne un certain éclat aux couleurs de SNCF. L’ensemble donne une vraie déclinaison de la livrée institutionnelle SNCF adaptée à la BR185, et c’est plutôt bien vu ! Avec une approche plus publicitaire que globale, j’imagine sans soucis plusieurs machines avec les éléments Carmillon, et la pose événementielle d’un motif central pour des occasions particulières. Ce n’est pas la direction que j’ai prise dans mes esquisses, préférant raisonner avec un ensemble uni et raccord (même avec plusieurs idées de bandes Carmillon), mais c’est défendable. Tout dépend en effet de ce qui est recherché, de ce que l’on souhaite procurer.

Espérons tout de même que cette « jolie » décoration spéciale qui semble plaire, perdurera un peu sur cette machine, pour qu’elle puisse être immortalisée comme il se doit.

J’ai vraiment pris plaisir à me prendre au jeu de dessiner ces concepts. J’espère que vous m’aurez suivi dans ces quelques explications (parfois un peu abstraites, j’en conviens !), et que cela aura pu éveiller vos sens critique et créatif !

Publié par Théo

Passionné par la technique du système ferroviaire et celle du matériel roulant, j’ai fait quelques arrêts au cours de mes études, à l’Ingénierie sur IRIS 320, à l’info voyageurs pour TER PACA et à la maintenance tramway chez Keolis. J’ai finalement trouvé ma voie comme conducteur occasionnel sur le RER D, et comme concepteur pédagogique à la Direction de la Traction chez SNCF Voyageurs.

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